Peaupierre

Poems by Pierrette (Azais-Blanc)

= été 1999 =

À fleurs de peau


Je me suis regardée dans les miroirs de mon 
enfance
j’ai revu les photos jaunies
d’avant ma vie

Prises
dans la glace du tain
des images superposées juxtaposées
tous mes visages
mes mémoires répercutées
à chaque fois le même et différent

Tous ces autres perdus
réanimés
mirage
d’un instant que nous paierons si cher
de cadavres
roulés dans le dégel du temps

   Un feu précieux s’est éteint
   mort d’une étoile
   non dans l’éblouissement d’une comète
   mais vide ouvert
   trou noir
   anti­matière à réflexion sur l’eau sans tain de 
la mémoire
   noire
   aspiration de l’oubli
   J’ai oublié d’entretenir
   le feu sacré qui s’est perdu 
   abandonnant son deuil de cendres
   Tronc mort
   langue tronquée
   à la base repoussent des
   rejets de paroles
   Obscurément dans l’humus qui pourrit
   survit
   un besoin d’aller vers qui ne veut pas mourir
   Mais pourquoi résister
   si les destinataires sont absents
   si c’est pousser vers rien des branches 
condamnées

Sur les sommets escarpés de l’absence
pointes rocheuses
pics de glace
dans l’air raréfié
d’une
pureté métallique
coulée dans la lumière
s’épanouit
une certaine sérénité
début & fin de cette transparence
qui la crée
& s’absorbe en elle

Où meurt le mot commence la musique
mais
la musique s’épuise à n’avoir pas de mots
et les images crient

Parler
ah
désespérément

Désespérer des mots
galets 
usés
si lisses
que tout sens glisse
et la pensée se tord les pieds

toute une vie de semelle à courir après ce qu’on 
cherche à dire

                             (c’est le pied)

Écrire
crier
je ne peux plus
bouffée
de silence

J’allais
si sûre de mes mots
pas lus

Tomber dans l’oreille d’un sourd
j’ai toujours su

j’apprends ce qu’est écrire à des paupières

L’abîme dans les yeux tu le regardes
trou avide
de t’avaler ta vie
et tu lui dis
Je sais
tu es ma folie
mais tu ne me fais plus peur
à te voir face­à­face chaque matin devant ma glace
c’est devenu une habitude de tomber
comme se raccrocher au tout dernier moment
un pore
un souffle
un rien
qui me ramasse en vrac me remet dans ma peau
il n’y a plus qu’à reconstruire un tout de ces 
morceaux

L’abîme dans les yeux tu le regardes & tu lui dis
Bientôt
la volupté de se laisser chuter

Mais l’abîme toujours
dans les yeux tu le regardes & tu lui dis
Raté
c’est pas pour aujourd’hui
& de tessons de rire à s’arracher les pieds
tu le dévores
dents de culs de bouteilles
vertes comme une mer mauvaise

L’abîme dans les yeux tu le regardes & puis
tu lui tournes le dos

   Cette voile engrossée de vent n’enfantera que 
des nuages
   tournez tournez chevaux de bois
   rêves d’enfants
   les tresses folles

   les tresses comme des lassos lancés au ciel sur 
les nuages
   et ne ramènent que le vent des souvenirs
   chevaux tournez

   et vous cheveux dénouez­vous
   flottez comme drapeau battant
   giflant les joues
   ces pommes rouges craquantes du sucre des
foires

   Tournez tournez chevaux de bois
   rêves d’enfants
   les tresses folles
   le pompon qui l’attrapera
   la toile flasque pend au mât

La vie file
et les rêves 
s’effilochent
sur une lame effilée
se coupe

Une Parque
de Pâques
sort d’un œuf
de lapin

Chapeau bas les pattes

Cul de sac
cul de jatte
et cul de basse fosse

sceptique

Combien de temps durera cette plaisanterie

Derrière moi les souvenirs s’estompent
les pics déchirants
percent rarement la brume qui les ouate

Est­ce cela vieillir
souffrir moins gravement

& le chemin là­bas se perd se brouille
dans un lacis d’odeurs où s’empêtre une
mémoire aveugle

C’est en fermant les yeux que les couleurs sont 
désormais les plus fraîches

Dans le château éboulé
quelques pans de murs ont gardé leurs fresques
vois
tu restes reconnaissable
toi qui tordais tes pieds aux cailloux du chemin
naguère
et désormais dans l’éboulis de ta mémoire

J’écris
mal
je crie
comme un veau
leur
et tout va à vau
l’encre

Colère 
contre moi contre eux
ces mots
dits
ces maux
tus
et moi qui ne mets
mais
maîtrise
plus
rien
   Un jour je dormirai enroulée au silence

Envol de poèmes
vers 
un avenir de toutes parts douteux
quel monde avons­nous su
n’avons­nous pas
construit
nous dont certains se teignent les cheveux 
niant aux miroirs les marques du temps

Qu’avons­ nous su tirer du ventre de nos rêves

Nous avons pris la vie à pleine chevelure
et stupides
la regardons s’enfuir en ricanant
laissant entre nos doigts sa perruque miteuse

L’œil aigu 
lacère le monde
si vieux
qu’il lui faut naître
du n’être 
où il sombre

En 68
nous avons cru criser ensemble
de puberté
c’était peut­être bien ta ménopause
France avachie dans ton fauteuil croulant
Europe défraîchie
vieille pute parée de restes coloniaux

Viendra le souffle
qui chassera au loin ton haleine édentée

Hélas
vieux monde obscur
je pourrirai sans doute avant que ta charogne
donne un Phénix nouveau
heureuse si je ne vois pas l’hydre qui guette déjà
dans tes traits
prendre form
Ceux qui ne rêvent pas ne vivent pas
et toi
tes rêves à vau l’eau
ou comme une étoffe qui chie de partout
tellement usée

Survivre à ses désillusions
ce n’est finalement pas si facile

Vendeuse d’oubli
au 
tablier d’écume
le vent a volé ta cueillette
dispersé ton bouquet

Un pétale d’oubli
un
seul pétale
que mon cœur se confonde au rythme de la mer

Chacun sa part de solitude

Pas la peine de se bousculer
le gâteau est inépuisable

Vous quitterez la table sans l’avoir achevé
T’en veux un bout
mais le voisin a déjà bien du mal avec le sien

Tu repousses l’assiette
tu pousses
un soupir de bien­être
rien ne t’oblige à tout finir
bien mieux
il te reste à user du pouvoir de vomir

Dans le silence interloqué
le nez vissé à ton assiette
Vas­-y
je suis de tout mal au cœur avec toi
dégueule à fond ta solitude

   Au rendez­vous des absents
   partis
   sans laisser d’adresse
   des étoiles surnagent aux verres de poussière et
des fleurs
   vertes
   s’épanouissent sur le pain
   comme la moisissure aux murs où le crépi
   succombe
   les rideaux d’araignées sur les vitres éventrées 
s’ouvrent aux vents & tissent
   la pluie
   à la lueur d’eau morte de la lune

   le toit s’effondre sous le poids du temps perdu

Les mots globinent
ils se débinent 
tout seuls
sans moi
et je ne peux plus les arrêter

De quelle langue
tranchée
l’encre a jailli

De ce qui ne saurait se dire
tracer ces cris

S’écrire
s’écarteler de mots
comme une chouette qui se clouerait à sa porte
les yeux crevés
pour ne plus voir la nuit

   Il se pourra que plus jamais

   Comme c’est étrange
   plus jamais
   inaccessiblement présent
   insaisissable

   Miroirs sans thym
   et les couleurs aussi s’effacent
   roussissent comme au feu du temps
   Plus rien
   sinon
   cette impalpable perte

   Les rondeurs et les angles
   la lumière les sons les parfums
   se dissolvent
   l’air même s’abolit

   Puis tout s’inverse et se déploie comme un
bourgeon s’explique
   desserrant l’étau de l’hiver

   Poignante certitude

   Il adviendra que plus jamais

L’escargot secret du temps
que recèle­t’il au cœur de sa spirale
rien
sinon trois grains de sable
le premier dit
Tu es né
le second dit
Tu mourras
& le troisième s’échappe en crissant entre tes 
doigts

Bribes de mémoire
concassée pour servir de remblai
Il y eut tant de trains
d’impossible retour
le quai vide
des rendez­-vous d’absence

Je ne peux rien te demander

Toutes ces bulles de savon au cœur des mots
mes mots dedans
ou simplement mes mots de bulle
et voilà
il n’y a plus rien
cette bulle de mots si prompts à exploser

Je ne laisserai pas aller
le désespoir
filer le temps entre des doigts de sable
je reprendrai une à une les mailles 
défaites

De toutes les défaites
on peut encore tisser un beau linceul
dit Pénélope
le tissu de ma vie
qui m’enveloppera à l’heure du départ
et vous dira 
adieu
de toutes les couleurs changeantes de mes rêves

Feuille arrachée au calendrier

qu’importe le jour la date et qui même
ou ne m’aime pas
l’amour du monde
l’amour de la musique
le pauvre amour humain une bouchée
sauf ceux qui savent se faire de lierre enserrant
ou dans les vrilles de la vigne
le rossignol

qu’importe quand les musiciens
font à ce point l’amour à la musique

VANTONS L’ARTICLE


Elle se demande
quelle place
petite
flottante
elle prend

Quelle étrange question

Elle prend exactement la place de ses mots
et si elle n’écrit pas
pas de place
du tout
C’est un être très peu encombrant et léger

parfait pour les déplacements

Recommencer toujours
recommencer sans fin
sur le métier remettez votre ouvrage
tous ces fils dénoués
tous ces fils emmêlés
reprendre patiemment les couleurs une à une
et tisser
les fils entremêlés de l’écheveau du temps
les entrecroiser
créer des images
et si quelquefois tu perdais courage
dis­toi simplement

Bientôt je pourrai m’endormir dedans

Hiberner
Oublier les blessures
derrière le rideau musical de la pluie
se replier sur les soleils intimes
sourires
gestes doux
esquisses de caresses

Encerclé par la neige il y a toujours
ce cœur
cette petite chose rouge et chaude qui palpite

Tu fermes la porte et tu crois
pouvoir pénétrer le jardin

Regarde
c’est une barque sur l’étang
si douce et calme
une invitation au partir
hisser enfin toutes les voiles

Regarde mieux
c’est une vigne
bordée d’amande et de grenade
au creux d’une combe tranquille
ombre au soleil

Ce n’est pas ça
regarde bien
ce n’est que de la toile peinte
sur le mur plein

& la porte reste fermée

Il est des mots indélébiles
mais qui parfois sont dits et compris autrement

Je parle des bulles de sens dans lesquelles nous 
dérivons

Des mots comme une rouille
à nos âmes
à nos corps

Je parle de nos bouches creusées par le silence

C’est encore la nuit
je l’entends qui respire et son reflux qui vient

Je parle des corps qui se cherchent
et ne s’atteindront pas
des mains devenues moignons à se tendre
vers qui ne les prend pas
des bouches qui s’emplissent d’une terre de mots
impossible à cracher

Tous ces mots qui m’étouffent
que jamais je ne saurai dire
n’oserai 
jeter en pâture aux oreilles
c’est comme si je les voyais se fermer

Je parle des mondes étanches auxquels nous 
sommes condamnés

Ils sont pourtant là
   fragiles
   impalpables
   prêts à disparaître
   ponts d’arc­en­ciel aux bottes de sept lieues
enjambant les déserts entre nos solitudes
   pour leur apporter
   un peu de chaleur
   un peu de lumière
   un peu de couleur
   un fantôme d’iris sous leur manteau de neige

CRÉPUSCULE D’AOÛT

Je suis retournée sur mes anciens pas

Le soleil se couche toujours sur l’étang
qui lui fait écho
souvenir narcisse

Rien n’a changé sinon que tout est différent

Rasés les toits qui abritaient nos rêves
Retourné sauvage 
l’étang 
et cette étendue plane qui l’enserre
herbe pauvre
sol
saturé de sel

Pourquoi ont­ils laissé ces nids de rats
Mes pieds
ont refusé d’aller jusqu’au canal
des enfants y criaient que nous ne sommes pas

J’aurais voulu qu’ils aient tout effacé
ces traces des derniers venus me gênent

Mais qui comprendrait ce bonheur poignant
personne ne peut retrouver mes pas 
hors des sentiers obscurs de ma mémoire

OR­FÉE



Je suis redescendue au royaume des ombres
ni tirée par les pieds
ni tête la première
tranquillement
par l’escalier
pour une visite amicale
un repas de famille

Je reviendrai vous voir
bientôt
je reviendrai
nous réinventerons ensemble le soleil

À chaque fois
il est moins difficile
de repartir
puisque je reviendrai

Envol de silence
Un ange passe
ou est­ce
la plume envolée 
d’un oiseau blessé
qui tombe en flottant hésite à tomber

silence cotonneux des neiges où s’enfoncent nos
pas perdus 
sans échos de retour

Silence dur entre regards tendus
au couteau
lames croisées
brûlure du cri
essentiel

Désert de silence

J’avais rêvé les mots comme un pont d’arc­-en-­ciel

Enjamber le temps
à la vitesse de l’éclair
et rester suspendue en buée de couleurs

Il n’y a rien à regretter
qui arriverait au pilier de l’arche le traverserait 
sans l’apercevoir
caresse irisée de doigts impalpables


Peau M


Un nuage
flou
si léger
traverse le carré de bleu

Elle dit
la forme de l’amour 
c’est ce nuage qui passe
à peine voile
tissu
sans trame

La forme qui n’a pas de forme
l’absolu de l’insaisissable

Un parfum
peut­être
une pluie
qui réveillerait les couleurs
et les odeurs endormies

un jour
tu ouvres la fenêtre
et brusquement tu prends la vie en pleine tête

Et lui que dit­il
dis­le moi dit­elle
que pourraient­ils ajouter à la défaite des mots

L’amour est la natte douce où s’enlacent deux silences

Je voudrais te dire
trois petits mots tendres
légers
duveteux
au creux de l’oreille
là où ça chatouille
frisson délicieux

Je voudrais te dire
trois petits mots clairs
rire de cailloux tombant sur du verre

Trois petits mots neufs
qui viennent d’éclore
brisant la coquille de l’espace­temps

Pleurer serait si doux

quand les notes s’égrainent
comme une pluie battante à ce cœur de fenêtre

comme une pluie qui supplierait des 
ouvre­-moi

Ouvre­-moi tes paumes de silence
et sur la peau fragile et tendre de nos rêves
nous tremblerons ensemble

Fermer les yeux
sur le fil du rasoir de ton absence

Pleurer serait si doux
mais interdit au cœur qui se bat et débat
se bat
contre courant et tous les vents contraires
sur cette peau fragile et tendre de nos rêves
barque folle
rompue à toutes les amarres

toute la pluie battante à mon cœur de fenêtre
gravillons balancés aux carreaux de la vie
qui murmure
ouvre­-moi
et ce bouquet dans ton regard d’automne
cette brassée de feuillage émouvant
cueille-­moi
je ne veux que me perdre au fin fond de tes branches

Pleurer serait si doux
comme une pluie libère les parfums du sous­-bois

Ton nom était une fleur de grenade entre mes lèvres

Citrons
jolis citrons
de soleil

Ton nom était
un éclatement de groseilles sur ma langue

Citrons
jolis citrons
de soleil

Ton nom que je ne disais jamais
qu’en fermant les yeux

Que tout cela est imparfait
le seul parfait serait un présent d’amour
qui n’existe pas

Citron
joli citron
vert

J’ai ma tente dans le désert où je bivouaque
menant mon troupeau de mots
mon troupeau qui entretient le désert autour de moi
j’habite la distance

La nuit
je fais un feu pour parler à l’étoile
que j’ai choisie
si loin
que pourrait-­elle entendre

Que pourrais­tu entendre
nous sommes séparés par des années­-lumière

Je rêve de ces mots
clés du silence

Un jour peut­être un jour
quand ils auront perdu leur poids de chair
leur sens
jetés derrière moi

verre qu’on brise

Mots de verre éclatés
fichés au cœur
l’accès glacé au royaume des neiges

Passée au fil d’une épée de silence

Fermer les yeux sur l’image interdite
laisser mourir l’encre
et le temps voler
tout le temps volé à rêver de toi

Fermoir de mes mains douceur de ta nuque
et de tout ton corps
la réponse vient
à cette caresse du bout de mes doigts

Alarme
clignotants
panique

Il ­- est -­ in -­ ter -­ dit -­ de -­ rê -­ ver

Épinglé
   le papillon fane de l’aile
   la fleur séchée perd sa fraîcheur
   le coquillage sec son éclat d’eau

   Sur la plage des pages
   ou dans les replis d’une encre de vie
   la méduse meurt
   informe
   écœurante
   la méduse danse dans ses voiles clairs

   Je verrai toujours danser la méduse
   la donner à voir est autre pouvoir

Bègue
Au­-delà de la douleur

Retourner sous la table
derrière le rideau
d’eau
de la cataracte
de l’autre côté du miroir

Noyée aux yeux vitreux
noyés d’eau
regard perdu
et l’épaisseur de la vitre liquide
déformante

Mangez-­moi
poissons 
oiseaux de mer

Que j’aie au moins servi à cela

Je parle d’eaux partagées qui soudain se savent une
quand un océan
la lune
ou je ne sais quoi encore magnétiquement 
les prend
quand d’un seul élan joyeux elles s’envolent vers
la mer
avec au fond de la gorge le chant des galets rieurs
même si c’est vers la mort
qu’il monte
profond et doux
rien ne saurait surpasser
le chant des eaux divisées qui soudain ne sont plus qu’une

Tranquille
courir après encore une idée
ou des rêves
beaux cerf-s­volants
qui nous mènent danser avec eux dans le vent

Trouver le temps et les ressources du sourire
prêter nos mains et notre regard attentif
vivre
c’est partager notre part de soleil
et quand nos mains nous semblent vides il y a toujours
notre part de silence
dans le rythme marin d’un cœur battu d’amour

J’ai cueilli trois digitales
doigts roses
cœur de poison

au ventre vert de la forêt

Tes yeux de sous­-bois distillent 
un venin plus dangereux
sous ce soleil où ils éclatent
taches de feuilles dans le vent
mousse tendre
sur laquelle on voudrait se coucher à dormir
à mourir doucement
tes yeux de forêt de conte
on y part à l’aventure
on n’en revient pas vivant

Au ventre vert de la forêt

doigts roses
cœur de poison
j’ai cueilli trois digitales

je leur ai donné ton nom

Du temps que je t’aimais
légère 
si légère
de te porter en moi
enceinte de l’amour avant la délivrance
dire ces mots
si doux
qui se changent en scalpels si nul ne les accueille

L’orange partagée
pas de fontaine
un amour mort de soif

Mourir
dis-­tu
mourir de ce regard d’absinthe

Galets aux chevilles bleues qui léchera ces blessures
si
les langues de la mer roulent ces cailloux mordants
les chairs  tendres
les tendons
les os fragiles
les nerfs

Ne plus avoir de pieds
ne plus
être blessé dans cette chose humaine
plonger
couler
et si l’on n’est qu’un pied disparaître à jamais

Les feuillages sur le mur 
font des taches de lumière
taches vivantes
tes yeux
ont ces mouvements sans fin

Les chevilles les galets
marions­les
il naîtra des osselets
la mer en fera des perles 
la sirène des colliers

Du temps où je t’aimais
légère 
si légère
dans le chant de la mer et je ne savais pas 
je ne l’entendais pas
ce grondement dévastateur
mon bel orage

La plage à l’infini s’étale
ventre ouvert de charogne noyée
ça pue
l’amour pourrit
coquillage oublié des dernières marées

Dans le silence blanc de la page
j’ai voulu enclore mes trésors
un sourire 
un regard
un souffle de la vague
une giclée d’embruns
trois coquillages vides rejetés par la mer
l’odeur des pins
et cet éclatement des pignes mûres

Je les ai étalés et je me suis vue pauvre

alors j’ai mis une flambée
une brassée de feuilles de vignes à l’automne
une autre d’amandiers en fleurs

mais j’étais aussi pauvre

J’ai mis l’hippocampe et l’étoile
le vent
tout l’or fondu midi sur la garrigue
les crépuscules roux de septembre
l’étang
pris sous les glaces
une branche
fleurie par les cristaux du sel

et je t’ai tout donné

dans le silence blanc de la page où ma peur se blottit
où j’attends
au milieu du bazar hétéroclite de ma vie
le regard qui pourrait en refaire un trésor

Voici venu le temps du deuil
           coupez vos cheveux
           couvrez­les de cendre

Nous n’avons plus rien à nous dire
           Avons­-nous jamais eu quelque chose à nous dire
           quoi qu’il en soit nous n’aurons pas parlé

Une histoire pleine de mots qui ne consista qu’à se taire

Se taire comme fin dernière
                       digue
                       garrot
                       comment barrer 
                       ce flot de parole hémophile

Une histoire pleine de mots qui se contentèrent de bruire
coulant leur pente jusqu'à leur épuisement

        Coupez vos cheveux
        couvrez­les de cendre
        voici venu le temps de trancher net

Tu es l’inespéré

Caresse­-moi du bout de ton regard
cette flamme douce
ma vie de papier vient battre de l’aile au bord de tes mots

Je n’ose pas dire
tes lèvres
tes mains
tes grandes mains qui créent des mondes et me les offrent
paume ouverte

dans la lumière de l’amour

Tu es l’inespéré

comment pourrais-­je y croire

Rivière du lit de ma vie creusée dans la profonde entaille
comment pourrais-­tu déborder
prisonnière de ces hauts murs qui te rejettent dans ta faille

Lit étroit de ta colère
tu bouillonnes rageusement
sur la muraille qui ricane de te voir te casser les dents

Le murmure des galets 
cherche à calmer ton angoisse
bientôt il y aura la mer
où toute rage se perd

Auras­tu avant la mer
ce sable fin où t’étendre
délier tes longs bras d’eau mêlés aux cheveux des algues
te faire
miroir du jour et complice de la nuit

Y aura-­t’il avant la mort une plage de silence
que rythme
démesuré
l’immense cœur de l’univers

L’eau
toutes les soifs se perdent dans le sable
quelques os
bien proprets bien lisses tout blancs tout beaux

Désert éperdu
à perte de vue
une rose coagulée
et le vent le vent qui joue à chasser 
les dunes
comme un troupeau affolé

   Je suis allée si loin que je me suis perdue
   et j’ai dit doucement
   pour savoir
   Je suis là
   un écho de mes mots est revenu à moi
   il y avait quelqu’un

   Il y avait quelqu’un qui avait entendu
   Je suis là
   c’était vrai j’existais découverte
   je n’étais plus si sûre
   et soudain
   dans les épais replis où j’étais enfoncée
   quelqu’un
   reconnaissait en moi une présence

   Alors
   vers cet écho je me suis élancée et j’ai dit
   aime-­moi
   les seuls yeux qui m’aimaient ne regardent plus rien
   et le miroir d’amour qui m’avait reconnue ne renvoie
plus de moi que l’image impossible
   d’un être que je hais

Ma peine était amère
le vent n’a pas su la calmer
quelques pâles primevère
s’agrippaient au rocher

Voici l’aubépine
Voilà le genêt

le vent lance à la mer
les papillons d’or des genêts
les ailes des primevères
et mes chansons brisées

Voici l’aubépine
Voilà le genêt

la mer ferme tranquille
sa paupière bleue et se tait
repue de ma part fragile
d’infime éternité

           Voici l’aubépine
           Voilà le genêt

Au bout de ses doigts c’est son cœur qu’elle brode
à chaque point un rêve est épinglé
chanson des couleurs pour bercer l’angoisse
Dites­moi qui voudra m’aimer
pour bercer la peine de ses doigts blessés

   Tu me fais peur

   ou est­-ce moi

   Ces yeux
   Gorgô
   je voudrais les fermer

   qu’ils ne s’affolent plus dans des courses impossibles
d’où revenir meurtri

   Mais comment résister

   Délices
   des plongées en eaux si profondes qu’on croirait être le
premier

   Pénétrer jusqu’au cœur de l’étoile endormie
   au secret de ses rêves
   au centre exact et vulnérable de sa vie

   Je voudrais te donner des trésors que j’ignore

Mon tissu de silence
tu le déchires doucement
je suis encore là
derrière
j’avais oublié que j’existais
je me croyais morte
je n’étais qu’engourdie
au-­delà du silence

De chaque côté de la déchirure
tes mains
et ton sourire en plein milieu
moi si profondément encore
tout au fond
seule encore et déjà
plus seule
de cet espoir redouté que tu me cueilles
m’accueilles
de toutes tes mains
de tout ton regard

Je connais le nom de ma peur
te peser
te porter en moi me rend si légère

Mon amour est une graine de pissenlit

Ne me laisse pas la proie des vents
ta main est un port
prends­moi sur ta paume
délicatement
comme un improbable petit bateau
fragile
fragile
je voudrais danser
danser
vaciller
dans ton tremblement

au fond de tes yeux
au creux de tes mains
serai­je un jour sûre d’exister enfin

Le feu cette joie
le feu cette chance
tous mes mots qui dansent quand je les détruis

J’ai volé le couteau de la sorcière
voilà ma langue qui vole
étincelle de mots

Il n’y a pas de main rêvée où le caillou se nicherait

Laisse faire le feu
sa langue pour la tienne

Ne pas peser
sur cet autre qui donne
simplement
ce qu’il peut

Rester la bulle suspendue
souvent au loin
parfois posée mais si légèrement que tu la sens à peine

Au bord de la disparition
toujours
à peine sur la branche dans l’envol du partir
dans l’horreur d’imprimer la marque du collier

Ne pas peser
jamais
et de l’insoutenable créer la liberté

   Amour
   barque frêle
   mise en pièces par les rapides de la vie

   le corps en morceaux crie ce que la bouche tait
   désormais
   tu   te   contenteras   de   ces   signes   lointains   entre
conspirateurs
   ces étoiles fragiles
   lampes qu’un coup de vent éteint

   Dérouler le tapis
   rouge
   de la parole
   et la langue pendante
   attendre
   qu’il piétine tout ça

   C’en est fini de ce temps d’esclavage
   Remballe ta langue et ton cœur qui battait dessus
   les mots que tu ne diras pas
   qu’ils se dispersent pour semer un chant d’étoiles 
   les poissons troueront l’eau pour venir l’écouter
   et les grillons
   le répéteront aux cigales

   Dans les profondeurs de la mer une huître ouvrira sa
nacre
   tes échos s’y loveront
   poussière irritante sous sa langue verte
   une perle alors
   une seule
   naît
   la sirène en mal d’amour pour le marin noyé la prend
entre ses dents
   et ils nagent entre les étoiles
   qui veillent sur nos rêves
   après avoir bercé au sommeil nos douleurs

   Envole-­moi
   un ciel de mer dans tes yeux
   où je cygne enfin déployée loin de toutes les boiteries
terrestres
   un regard où nager voler
   jouer
   légère
   délivrée
   de tous les filets de voix des sirènes

   Tous ces poids si lourds
   entraves
   boulets dans les sables
   mouvants
   pris aux pattes l’oiseau bat en vain des ailes

   Regard d’eau et de ciel changeant
   tu glisses sur ma peau
   lisses
   mes plumes que tu fais naître

   Nichée
   j’attends la fin de la métamorphose
   que je signe
   d’un envol
   paraphe de bonheur
   pour revenir
   blottir contre toi la douceur
   de s’être retrouvé

Pelures